Revue Ostinato, Carl Orff Canada, Musique pour enfants, publication Hiver 2019

J’ai vu le loup, le renard, le lièvre, une page d’histoire

par Chantal Dubois

 

Cette magnifique chanson française nous parvient du Moyen-Âge. On doit se remémorer qu’à l’époque, seulement les moines savaient déchiffrer et composer la musique. Les musiciens compositeurs de musique profane de l’époque étaient donc portés à s’inspirer des mélodies religieuses entendues à l’église, cela était coutume. De compositeur anonyme, « J’ai vu le loup, le renard, le lièvre » est une parodie du célèbre chant grégorien Dies Irae qui aurait vu le jour vers l’an 400.

Plus tard, ce chant populaire aurait commencé à voyager grâce aux trouvères et troubadours; les musicologues ont retracé son parcours au 13e siècle en Provence, aux 14e et 15e siècles en Bourgogne et il aurait fait la grande traversée en Nouvelle-France au 17e siècle. Ce n’est pas un hasard qu’en guise de finale, dans de nombreuses versions, on retrouve souvent le motif du Miserere grégorien. Fait intéressant, selon certains écrits, ce petit bijou de la littérature française aurait même eu ses toutes premières manifestations dès l’époque celtique.

 

 

Chanson à danser, de caractère festif et populaire, cette œuvre est de construction répétitive avec alternance soliste / groupe et possède un tempo enlevé. Cette chanson était interprétée lors des fêtes de village.

 

Les paroles sont en vieux français. C’est une chanson qui met en scène des animaux: le loup, le renard et le lièvre.

 

Mais quelle pouvait bien être la signification symbolique des principaux acteurs?

  • Le LOUP, au Moyen-Âge, signifie le diable. « Quand on parle du loup, il saute les buissons », dit le proverbe. « Le loup, en dévorant les corps, s’approprie les âmes. » La morale judéo-chrétienne développera à travers les siècles une panoplie de croyances et de légendes sur le loup, nous n’avons qu’à penser à Perrault et la Fontaine, entre autres. 

 

  • Le RENARD au Moyen-Âge, est symbole de ruse, de perfidie et d’hypocrisie. Animal fourbe et malfaisant pour Aristote. « Il ne suit jamais un trajet rectiligne. » On dit que lorsqu’il a faim, «il se roule dans la terre rouge, de telle sorte qu’il donne l’impression d’être tout ensanglanté, puis il s’étend sur le sol, les pattes en l’air comme s’il était mort, il retient son souffle et gonfle la poitrine en cessant de respirer. Les oiseaux l’imaginent mort ; ils vont alors se poser sur lui et à ce moment-là, il s’empare d’eux et les mange ».

 

  • Le LIÈVRE ou LAPIN fait partie des animaux lunaires en Amérique, en Europe, en Afrique et en Asie. Ils sont associés à la lune. On les voit dans les taches sombres de l’astre de la nuit. Il est associé à la Déesse Terre et au monde souterrain car il creuse des galeries, il vit dans les terriers pour se cacher dans les champs. Dans les cimetières où il élit souvent domicile, il n’est pas rare de le voir surgir d’une vielle tombe. Sa faculté à procréer en fait un symbole de fécondité relié à la lune. Naturellement craintif, il est associé à la peur. « Détaler comme un lièvre évoque cette peur », « Être fou comme un lapin évoque le côté débauche et dévergondage ».

 

Certains mots sont peu ou pas connus. Comme il s’agit de paroles en vieux français, il est de mise de les prononcer à l’ancienne.

 

  • « J’ai ouï »     signifie  J’ai entendu  

  • « Cheuler »    signifie  Boire

  • « R’beuiller »  signifie  Épier

  • « R’chigner »  signifie  Imiter

 

Cette très ancienne chanson serait catégorisée MAUMARIÉE, mal mariée dans laquelle la femme mariée dit son malheur en énumérant les défauts de son mari. Parallèle intéressant entre le vécu d’un mari et de sa femme et la symbolique des animaux.

 

Une autre signification est aussi évoquée dans la littérature.  À l’époque, en référence aux paysans de la société féodale, le LOUP représenterait le ROI, le RENARD correspondrait aux SEIGNEURS et le LIÈVRE à l’ÉGLISE. C’est ainsi, depuis des siècles, que les rois, les seigneurs et l’Église célèbrent, chantent et dansent, profitant et exposant leur richesse pendant que les paysans sont laissés à eux-mêmes dans leur misère et leur pauvreté.

 

Pour poursuivre et approfondir cette recherche culturelle, pourquoi ne pas vous proposer quelques auditions musicales où l’on retrouve cette très belle mélodie du Dies Irae. Par cette démarche, vous pourrez faire découvrir des activités d’appréciation en la situant dans différents contextes musicaux et ainsi favoriser de échanges significatifs avec vos élèves.

  •   Hector Berlioz, Symphonie FantastiqueSonge d’une nuit de Sabbat (1830) 

  •   Franz Liszt, Danse macabre - en allemand Totentanz (1849) 

  •   Pyotr Ilyitch Tchaikovsky, Dans les gouffres de l'Enfer (1872) 

  •   Jacques Brel dans sa chanson La mort (1959)

 

  Bonne découverte !

              

  • Appel, Willi. Harvard Dictionary of Music, Second Edition, Revised and Enlarged, Cambridge, Massachussets, The Belknap Press of Harvard University Press, 1978, pages 234 et 235.

 

  • Barbeau, Marius. En roulant ma boule, Deuxième partie du Répertoire de la chanson folklorique française du Canada,Ottawa, Canada, Musée national de l’Homme et Musées nationaux du Canada, 1982, 753 pages.

 

  • CPEM du Rhône Histoire des arts, CPEM, Inspection académique du Rhône, France, 2009, 42 pages

Le chant en

 vieux français

L'instrumentation Orff

      version celtique

© 2019 Les Éditions Musique en fête SENC